Navigation:    Accueil arrow Hommage à Frantz Ferjule
Hommage à Frantz Ferjule Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

« Quand je suis en mer, je me sens libre. J’aime ce sentiment de liberté. »

L’homme et la mer

Entre la mer et moi, c’est une histoire d’amour qui débute alors que j’ai 7 ans. A cette époque, je n’hésite pas à sécher les cours pour aller pêcher avec mon père. Et dès qu’il n’y a pas école, le jeudi et pendant les vacances, la pêche constitue mon passe-temps favori. Je pose mes petites nasses non loin de la rive sous le regard émerveillé de mon père. Les poissons, très nombreux, ne tardent pas à tomber dans le piège. Tout heureux, je ramène le fruit de mes efforts à ma mère qui cuisine fièrement les poissons de son fils.
L’un de mes frères s’en va souvent au large relever les nasses de mon père. Dans mon cœur d’enfant je l’envie : « il est temps que je grandisse, car moi aussi je veux pêcher au large ! » La mer m’attire et mon entourage le sait. Les années passent et ma passion pour le grand bleu augmente.

J’habite le bourg du Robert, j’ai un voisin, Lison Marie-Magdeleine, il deviendra un ami. Parfois, nous embarquons ensemble sur un canot en direction de Pointe Royale où se trouve un centre d’activités maritimes. En général, je m’y rends pour rejoindre mon père car mes parents ont une maison secondaire dans le quartier, sur les terres d’un béké, Monsieur Hayot. Quand nous arrivons sur place, chacun vaque à ses occupations. Le coin est très boisé, je vois passer des cabris et des cochons sauvages. La peur me tiraille surtout quand il faut attendre mon père pendant plusieurs heures. A mesure que le temps passe, j’apprends à surmonter mes craintes, ces expériences vont m’aguerrir.

Patiemment, mon père me transmet son art de la pêche. Puis, il décède. Mon patron sera alors un béké. Quelque temps plus tard, je me marie, cette étape importante de ma vie en amènera une autre. A l’âge de 21 ans, je m’achète mon premier canot et me mets à mon compte. C’est le début de ma vie de marin pêcheur.

A cette époque, nos canots sont à voile, nous n’avons pas besoin d’aller très loin car il y a beaucoup de poissons. Parfois, nous en pêchons une très grande quantité au point que nous en relâchons quelques-uns, ceux que nous n’avons pu vendre. Nous utilisons des nasses que nous fabriquons en bambou. Elles sont fragiles et facilement emportées par les courants. Chose importante, toutefois, elles sont biodégradables et quand elles se détériorent, elles servent de nourriture aux poissons.

La pêche miraculeuse

 La mer est poissonneuse, certes, mais les conditions de pêche sont difficiles. S’inscrire au rôle maritime coûte très cher et lorsque le pêcheur n’a pas de quoi payer sa cotisation annuelle, il se voit radier du registre par la Marine nationale. Pour tenter de conserver leur inscription, des marins pêcheurs vont travailler temporairement dans les champs de cannes. Ils se font un peu d’argent pour régulariser leur situation. Cependant, des personnes éprises de jalousie les dénoncent auprès de la Marine qui leur envoie des commissaires qui exigent le règlement immédiat de leurs dettes. Il faut souligner que certains marins pêcheurs, peu scrupuleux, déclarent comme accidents du travail en mer des blessures provoquées dans le cadre de leurs activités au champ. Ce stratagème finit par faire l’objet de plusieurs dénonciations. Et celui qui se fait prendre, rembourse l’intégralité des frais avancés par la Marine. L’une de ces dénonciations tournera au drame avec la mort d’un marin pêcheur.

Malgré les difficultés, je m’applique à payer mon rôle. La lutte est incessante et, parfois, en raison des intempéries, le poisson se fait rare. Il faut néanmoins continuer à nourrir la famille. J’utilise donc mes relations pour trouver quelques jobs çà et là. Je vais, par exemple, travailler dans la capitale, Fort-de-France, avec des amis. Je coupe du bois, je fais du charbon et bien d’autres choses encore. La vente d’oursins me permet aussi de m’en sortir. Mon épouse m’aide beaucoup, elle aime vendre les oursins, elle a une fibre pour les affaires. Elle me donne souvent des conseils judicieux que je ne suivrai pas toujours, à mon grand regret.

Mon épouse aime la mer, ses yeux s’écarquillent quand elle voit frétiller les poissons sur l’eau. Elle part souvent au large avec moi, même le soir. Lors d’une nuit de pêche, nous exprimons mutuellement notre satisfaction de voir notre belle prise. Nous ne nous doutons pas une seconde de la désagréable surprise qui nous attendait. Au lever du jour, nous découvrons les poissons, tous morts, accrochés au filet. Ils avaient été victimes du courant particulièrement fort cette nuit-là. Un coup dur, nous sommes épuisés : il faut tout recommencer. C’est ainsi, le grand bleu est parfois redoutable.

Un jour, l’un de mes frères m’accompagne en haute mer, d’autres pêcheurs sont aussi dans la zone. Nous effectuons une pêche extraordinaire. Il y tant de poissons que mon frère s’écrie, avec humour : « Je n’ai jamais vu cela ! C’est sûr, les pêcheurs ne mourront plus de faim ! » Les poissons sont énormes et en observant bien, je m’aperçois que plusieurs d’entre eux attendent des petits. Je réponds alors à mon frère : « En fait, c’est à partir d’aujourd’hui que nous mourrons de faim, car nous emportons avec nous les poissons de demain. »

Existe-il un lien entre cette pêche miraculeuse et l’événement que nous allions vivre quelques jours plus tard ? Peu de temps après, mon frère et moi sommes en pleine mer lorsque le temps change brusquement. Les vagues commencent à grossir, des vagues gigantesques. Mon canot est équipé d’un puissant moteur. Connaissant bien la zone, je démarre en trombe. Arrivés sur terre, nous comprenons ce qui s’était produit : nous venions d’échapper à un raz-de-marée. Nous nous en sommes sortis, mais nous avons eu la frayeur de notre vie.

Comme un pilote d’avion 

La mer est également synonyme de bonheur. L’un de mes collègues ignorait qu’il changerait complètement ma vie professionnelle en m’offrant une boussole. Plusieurs jours après avoir reçu ce précieux objet, j’effectue une excursion en mer, accompagné de deux amis, au large des côtes du Nord Atlantique. Ce jour-là, le temps est maussade. Néanmoins, la pêche est bonne et nous prenons de belles dorades. A la fin de la journée, nous sommes pressés de rentrer et filons à vive allure. Nous naviguons depuis longtemps, il pleut beaucoup et nous avons de plus en plus de mal à discerner l’horizon. La nuit approchant, l’angoisse commence à s’emparer de l’équipage. Après de longues minutes, l’un de mes coéquipiers me dit, en créole : « Patron, je pense que nous dormirons, ce soir, dans les citrons ! » C’est ainsi que les marins pêcheurs désignent l’île de la Dominique, en raison de son importante production de citrons. Je lui rétorque immédiatement : « Jamais ! Ce soir, nous dormirons chez nous ! » « Mais, ajoute-il, cela fait la seconde bombonne d’essence que nous utilisons alors qu’une seule nous avait suffi à l’aller ! » « Ne t’inquiète pas ! » lui dis-je. « Nous nous dirigeons vers la terre ferme. »

Mon assurance le surprend, néanmoins, il ne me fait plus aucune remarque. Sans rien laisser paraître, je me sers de ma boussole. Après de longues minutes d’attente, Oh, miracle ! nous apercevons la terre ferme ! C’est la pointe de la Caravelle ! Tout à coup, j’ai l’impression d’être un aviateur qui découvre sa piste d’atterrissage. Je suis fou de joie ! De toute la journée, nous n’avions vu la terre. Un sentiment de délivrance nous envahit. Il m’était arrivé plusieurs fois de me perdre en mer avec d’autres équipages. Nous priions pour qu’un bateau passe et nous porte secours. Une autre solution consistait à rester sur place, dans le froid et l’angoisse, en attendant le lever du jour pour tenter de retrouver le chemin. Cette fois, la boussole était là et nous avait orientés ! Désormais, je n’avais plus peur de partir en mer. Ma seule crainte concernait maintenant une éventuelle panne de moteur, autrement, j’étais tranquille.

 L’aventure

A cette époque, l’un d’entre eux a une certaine notoriété au Robert, on le surnomme « Papa Jo. » Lors d’une excursion, il m’interpelle : « Ecoute Frantz, tu es le plus jeune et le plus robuste d’entre nous, prends la pagaie. Tu pourras plus facilement tirer les bordées. » Je ne m’attendais pas à une telle offre, fou de joie, j’obtempère. Je l’ignore à ce moment-là, mais cette expérience marquera le début d’une longue aventure.

Un beau matin, « Papa Jo » me dit : « Frantz, tu as fait tes preuves, j’estime que tu dois maintenant t’assumer. » Je comprends à peine ce qu’il veut dire, je suis interloqué, c’est un défi qu’il me lance. Il emprunte un gommier appelé « Mlle Viviane » appartenant à un béké, Monsieur Aubéry. Quant à moi, j’embarque sur « L’Hirondelle », propriété d’un autre béké, Monsieur Lafosse-Marin. Je suis au comble de l’émotion, j’entends battre mon cœur. C’est un « 11 novembre » et plusieurs marins pêcheurs sont venus assister à la course.

Nous sommes prêts. Le départ est donné et nous nous livrons à une lutte sans merci. La bataille est rude, je me bats de toutes mes forces, la bagarre dure plusieurs minutes. Puis, l’impensable : j’arrive le premier sur le rivage. Je suis vainqueur du tirage, je n’en crois pas mes yeux. Je jubile. Je tourne les regards vers mon frère qui m’observe avec fierté. Il me tend une chaleureuse poignée de main et me dit avec solennité : « Tu es majeur maintenant, désormais, tu devras assumer tes responsabilités. »

Nous continuons à faire nos tirages avec nos gommiers. Cependant, une rapide évolution s’opère. Dans les années 50, les pêcheurs du Marin se mettent à construire et à naviguer des yoles rondes, des canots nettement plus performants que les nôtres. Ces hommes sont originaires de la baie des Mulets, il s’agit d’Ernest Mélidor, de Clément Raphaël et de Michel Tiénot. Ils donneront du souffle à nos « tirages. » Au Robert, l’un de nos collègues, Fernand Bellemare, s’inspirera de leur exemple et construira sa propre yole, « La Floride. » Elle fera de moi l’homme que je suis.

Les frères ennemis

C’est à l’âge de 20 ans que je commence à naviguer « La Floride. » A cette époque, je me fais respecter des marins pêcheurs du François. Souvent, dans les tirages, je les affronte seul. En face, ils sont deux ou trois équipages mais ne m’effraient pas. Certes, je ne gagne pas les courses, mais je leur résiste vaillamment. « Tirages » après « tirages », je m’aguerris. Pendant plusieurs années je serai ainsi aux commandes des yoles de Fernand Bellemare. Ses canots seront construits par un Robertin, mon ami Lison Marie-Magdeleine.

La commune du Robert connaîtra de grands patrons de yoles tels Arnaud Glany, Durinel Lagon, Georges Cherbon, tous beaucoup plus âgés que moi. Ils organiseront quelques courses qui finiront par s’essouffler. Lorsque Georges Brival arrive, il suscite l’engouement chez les marins pêcheurs et les passionnés de yoles. Il relance les courses et met en place le Tour de Martinique des yoles rondes qui rencontre un vif succès. Il sera pour moi un fidèle collaborateur, je serai le patron de ses yoles.

 Aujourd’hui, certaines personnes se disputent les origines du Tour de Martinique des yoles rondes. Nul ne peut nier que des hommes ont fait le tour de l’île dans les années 60. Les noms de leurs canots étaient « Odyssée », « Boeing » ou encore « Frisson. » Cependant, ces excursions, faites souvent à titre de promenade, n’avaient rien à voir avec ce qu’a fait Georges Brival. C’est lui qui a réalisé cette compétition, c’est lui qui l’a conçue telle qu’on la connaît aujourd’hui. Georges Brival a su rassembler les marins pêcheurs autour de la yole.

Une tragédie évitable

La mer a ses règles, il faut les connaître et les respecter. La prudence est de rigueur même lorsque l’on sait nager. Si vous êtes en difficultés sur un canoë kayak qui a dérivé, restez sur l’embarcation. N’essayez pas d’en sortir, ce serait plus grave, vous risquez de périr. Restez sur le canoë, on finira bien par vous retrouver. De même, si vous êtes sur un canot qui a chaviré, accrochez-vous à l’embarcation.

Trois de nos collègues de Tartane ont coulé alors qu’ils venaient de pêcher une grande quantité de poissons. Ils étaient du côté de la Caravelle, deux d’entre eux savaient nager. Celui qui nageait le mieux leur dit : « Restez ici, je vais chercher de l’aide. » Les autres lui répondirent : « Écoute, restons ensemble, nous serons plus forts. Des secours arriveront tôt ou tard, reste avec nous. » Mais l’homme, ne voulant rien entendre, partit. Il nagea jusqu’à épuisement. Une lame de fond l’emporta, il mourut, le corps fracassé contre un rocher. Le canot dériva pendant longtemps. L’autre nageur tenta, lui aussi, d’aller chercher du secours. Il périt noyé. Celui qui ne savait pas nager s’accrocha à l’embarcation. Un marin pêcheur du Robert, Germain Belvent, aperçut le canot et lui porta secours. C’est ainsi que le dernier des trois collègues, autrement dit, celui qui ne savait pas nager, fut sauvé. Il faut respecter la mer.

J’ai cinq enfants, cinq fils, aucun d’entre eux n’a voulu être marin pêcheur. La cause ? Les difficultés inhérentes au métier. Toutefois, l’aîné qui vit en France, regrette un peu de n’avoir pas exercé cette profession qui a beaucoup évolué. Aujourd’hui, les marins pêcheurs peuvent emprunter de l’argent auprès du Crédit maritime. Ils ont de nombreuses facilités, par exemple, pour l’achat de leur matériel de pêche. Ils appliquent de nouvelles méthodes de travail qui leur permettent d’être plus performants. De plus, les moyens de sécurité sont plus importants.

A mon époque, il fallait être extrêmement courageux pour être marin pêcheur et je comprends le choix de mes enfants. Néanmoins, je ne regrette pas le mien, si je devais recommencer, je choisirais le même métier. Lorsque vous êtes en mer, vous êtes libre. Vous partez et vous revenez chez vous quand vous le souhaitez, personne ne vous impose rien. J’aime cette liberté.

Mes frères aiment organiser des courses-poursuites après leurs journées de pêche. Je les observe attentivement car j’apprécie beaucoup ces compétitions que nous appelons « tirages. » Mes frères en sont des passionnés, moi aussi. Je suis fier de sortir en mer avec eux, sur leur gommier. Dans mon cœur d’adolescent, je triomphe quand ils sortent vainqueurs des courses, et je me mets à rêver : « Un jour, moi aussi, je ferai des tirages et je gagnerai, comme eux. »