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Je suis encore scolarisé quand j’entame la pêche. A 12 ans, je pars en mer avec mon père, je l’accompagne notamment le jeudi et le dimanche. La pêche, c’est ma passion, mon père me sollicite souvent et j’aime cela. Après chaque journée de travail, il met une partie de sa prise dans un panier et un « coui » que je transporte jusqu’à la maison familiale. Cette scène se déroule à la baie des Mulets, au Vauclin, c’est là que nous vivons. Une vie difficile Au fil du temps, la pêche devient difficile et mon père est contraint de s’éloigner des côtes du Vauclin. Parfois, il va pêcher dans les eaux de Tartane, à environ 60 kilomètres de la maison. Il me confie la responsabilité de la famille dont je suis l’aîné. Il reste dix à quinze jours en mer et quand il rentre, c’est généralement vers 3h00 du matin. A son arrivée, je charge immédiatement le poisson pour aller le vendre à Jeanne d’Arc, dans le secteur Lamentin/Saint-Joseph. Lorsque je rate le bus, je fais la route à pied, environ 50 km. Puis, arrivé à Jeanne d’Arc, je confie le poisson à une marchande qui s’occupe de la vente. Cette vie est difficile pour l’adolescent que je suis, cependant, je n’ai pas le choix, la situation économique de la famille est très délicate. Il faut venir en aide à ma mère et à mes frères et sœurs, tout seul, mon père n’y parvient pas. A l’âge de 14 ans, j’abandonne l’école pour subvenir aux besoins du foyer. J’évolue tout d’abord dans une carrière avec un cousin de ma mère, cependant, mon patron tarde à me verser mon salaire. Alors, mon père me demande de laisser ce poste pour le rejoindre dans la pêche, j’obtempère. Peu après, je veux travailler avec un marin qui possède un gros bateau. Pendant plusieurs jours nous collaborons ensemble mais l’expérience n’est pas concluante. Cette fois, je décide de m’associer définitivement à mon père, nous sommes trois, mon père, l’un de mes oncles et moi. Une après-midi, je pars en mer avec mon père. Nous levons des nasses au large du Robert, à quelques kilomètres de l’îlet Loup-Garou. Le temps est calme et ensoleillé. Soudain, les nuages s’amoncellent et se colorent d’un gris menaçant, puis, il se met à pleuvoir. Nous sommes en pleine mer et il n’y a aucun abri à proximité. Nous n’avons pas de moteur. C’est terrible. Nous déployons les voiles pour rentrer au Cap-Est, au François, dans la zone côtière. Mais nos efforts sont vains. La mer, très agitée, et le vent, contraire, nous poussent au large. Que faire ? Il ne nous reste qu’une solution : rentrer à la rame. Une cinquantaine de kilomètres nous sépare du domicile. La mort dans l’âme, nous prenons les rames. Ainsi débute un long périple. Les kilomètres défilent sous nos yeux, nous passons les îlets puis longeons la Pointe Cerisier, au François. La nuit se mêle, elle aussi, de la partie. Maintenant, nous distinguons à peine la côte mais ramons et ramons encore. Après des heures qui me paraissent une éternité, mon père me signale la proximité du Vauclin. Dans quelques minutes, nous serons chez nous, à la baie des Mulets. Enfin, la délivrance ! Quand nous rentrons à la maison, il est 21 heures. Nos mains sont meurtries. Cette histoire date de 1955, aujourd’hui encore, j’en porte les cicatrices.
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