| Hommage à Frantz Ferjule |
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« Quand je suis en mer, je me sens libre. J’aime ce sentiment de liberté. » J’habite le bourg du Robert, j’ai un voisin, Lison Marie-Magdeleine, il deviendra un ami. Parfois, nous embarquons ensemble sur un canot en direction de Pointe Royale où se trouve un centre d’activités maritimes. En général, je m’y rends pour rejoindre mon père car mes parents ont une maison secondaire dans le quartier, sur les terres d’un béké, Monsieur Hayot. Quand nous arrivons sur place, chacun vaque à ses occupations. Le coin est très boisé, je vois passer des cabris et des cochons sauvages. La peur me tiraille surtout quand il faut attendre mon père pendant plusieurs heures. A mesure que le temps passe, j’apprends à surmonter mes craintes, ces expériences vont m’aguerrir. La mer est poissonneuse, certes, mais les conditions de pêche sont difficiles. S’inscrire au rôle maritime coûte très cher et lorsque le pêcheur n’a pas de quoi payer sa cotisation annuelle, il se voit radier du registre par la Marine nationale. Pour tenter de conserver leur inscription, des marins pêcheurs vont travailler temporairement dans les champs de cannes. Ils se font un peu d’argent pour régulariser leur situation. Cependant, des personnes éprises de jalousie les dénoncent auprès de la Marine qui leur envoie des commissaires qui exigent le règlement immédiat de leurs dettes. Il faut souligner que certains marins pêcheurs, peu scrupuleux, déclarent comme accidents du travail en mer des blessures provoquées dans le cadre de leurs activités au champ. Ce stratagème finit par faire l’objet de plusieurs dénonciations. Et celui qui se fait prendre, rembourse l’intégralité des frais avancés par la Marine. L’une de ces dénonciations tournera au drame avec la mort d’un marin pêcheur. Un jour, l’un de mes frères m’accompagne en haute mer, d’autres pêcheurs sont aussi dans la zone. Nous effectuons une pêche extraordinaire. Il y tant de poissons que mon frère s’écrie, avec humour : « Je n’ai jamais vu cela ! C’est sûr, les pêcheurs ne mourront plus de faim ! » Les poissons sont énormes et en observant bien, je m’aperçois que plusieurs d’entre eux attendent des petits. Je réponds alors à mon frère : « En fait, c’est à partir d’aujourd’hui que nous mourrons de faim, car nous emportons avec nous les poissons de demain. » La mer est également synonyme de bonheur. L’un de mes collègues ignorait qu’il changerait complètement ma vie professionnelle en m’offrant une boussole. Plusieurs jours après avoir reçu ce précieux objet, j’effectue une excursion en mer, accompagné de deux amis, au large des côtes du Nord Atlantique. Ce jour-là, le temps est maussade. Néanmoins, la pêche est bonne et nous prenons de belles dorades. A la fin de la journée, nous sommes pressés de rentrer et filons à vive allure. Nous naviguons depuis longtemps, il pleut beaucoup et nous avons de plus en plus de mal à discerner l’horizon. La nuit approchant, l’angoisse commence à s’emparer de l’équipage. Après de longues minutes, l’un de mes coéquipiers me dit, en créole : « Patron, je pense que nous dormirons, ce soir, dans les citrons ! » C’est ainsi que les marins pêcheurs désignent l’île de la Dominique, en raison de son importante production de citrons. Je lui rétorque immédiatement : « Jamais ! Ce soir, nous dormirons chez nous ! » « Mais, ajoute-il, cela fait la seconde bombonne d’essence que nous utilisons alors qu’une seule nous avait suffi à l’aller ! » « Ne t’inquiète pas ! » lui dis-je. « Nous nous dirigeons vers la terre ferme. » Mon assurance le surprend, néanmoins, il ne me fait plus aucune remarque. Sans rien laisser paraître, je me sers de ma boussole. Après de longues minutes d’attente, Oh, miracle ! nous apercevons la terre ferme ! C’est la pointe de la Caravelle ! Tout à coup, j’ai l’impression d’être un aviateur qui découvre sa piste d’atterrissage. Je suis fou de joie ! De toute la journée, nous n’avions vu la terre. Un sentiment de délivrance nous envahit. Il m’était arrivé plusieurs fois de me perdre en mer avec d’autres équipages. Nous priions pour qu’un bateau passe et nous porte secours. Une autre solution consistait à rester sur place, dans le froid et l’angoisse, en attendant le lever du jour pour tenter de retrouver le chemin. Cette fois, la boussole était là et nous avait orientés ! Désormais, je n’avais plus peur de partir en mer. Ma seule crainte concernait maintenant une éventuelle panne de moteur, autrement, j’étais tranquille. L’aventure Aujourd’hui, certaines personnes se disputent les origines du Tour de Martinique des yoles rondes. Nul ne peut nier que des hommes ont fait le tour de l’île dans les années 60. Les noms de leurs canots étaient « Odyssée », « Boeing » ou encore « Frisson. » Cependant, ces excursions, faites souvent à titre de promenade, n’avaient rien à voir avec ce qu’a fait Georges Brival. C’est lui qui a réalisé cette compétition, c’est lui qui l’a conçue telle qu’on la connaît aujourd’hui. Georges Brival a su rassembler les marins pêcheurs autour de la yole. Une tragédie évitableLa mer a ses règles, il faut les connaître et les respecter. La prudence est de rigueur même lorsque l’on sait nager. Si vous êtes en difficultés sur un canoë kayak qui a dérivé, restez sur l’embarcation. N’essayez pas d’en sortir, ce serait plus grave, vous risquez de périr. Restez sur le canoë, on finira bien par vous retrouver. De même, si vous êtes sur un canot qui a chaviré, accrochez-vous à l’embarcation. Trois de nos collègues de Tartane ont coulé alors qu’ils venaient de pêcher une grande quantité de poissons. Ils étaient du côté de la Caravelle, deux d’entre eux savaient nager. Celui qui nageait le mieux leur dit : « Restez ici, je vais chercher de l’aide. » Les autres lui répondirent : « Écoute, restons ensemble, nous serons plus forts. Des secours arriveront tôt ou tard, reste avec nous. » Mais l’homme, ne voulant rien entendre, partit. Il nagea jusqu’à épuisement. Une lame de fond l’emporta, il mourut, le corps fracassé contre un rocher. Le canot dériva pendant longtemps. L’autre nageur tenta, lui aussi, d’aller chercher du secours. Il périt noyé. Celui qui ne savait pas nager s’accrocha à l’embarcation. Un marin pêcheur du Robert, Germain Belvent, aperçut le canot et lui porta secours. C’est ainsi que le dernier des trois collègues, autrement dit, celui qui ne savait pas nager, fut sauvé. Il faut respecter la mer. J’ai cinq enfants, cinq fils, aucun d’entre eux n’a voulu être marin pêcheur. La cause ? Les difficultés inhérentes au métier. Toutefois, l’aîné qui vit en France, regrette un peu de n’avoir pas exercé cette profession qui a beaucoup évolué. Aujourd’hui, les marins pêcheurs peuvent emprunter de l’argent auprès du Crédit maritime. Ils ont de nombreuses facilités, par exemple, pour l’achat de leur matériel de pêche. Ils appliquent de nouvelles méthodes de travail qui leur permettent d’être plus performants. De plus, les moyens de sécurité sont plus importants. A mon époque, il fallait être extrêmement courageux pour être marin pêcheur et je comprends le choix de mes enfants. Néanmoins, je ne regrette pas le mien, si je devais recommencer, je choisirais le même métier. Lorsque vous êtes en mer, vous êtes libre. Vous partez et vous revenez chez vous quand vous le souhaitez, personne ne vous impose rien. J’aime cette liberté. Mes frères aiment organiser des courses-poursuites après leurs journées de pêche. Je les observe attentivement car j’apprécie beaucoup ces compétitions que nous appelons « tirages. » Mes frères en sont des passionnés, moi aussi. Je suis fier de sortir en mer avec eux, sur leur gommier. Dans mon cœur d’adolescent, je triomphe quand ils sortent vainqueurs des courses, et je me mets à rêver : « Un jour, moi aussi, je ferai des tirages et je gagnerai, comme eux. » |
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